Gaëtane Grange-Knopp : ce que nos maisons révèlent de nous
Designer d’espaces et somato-psychopédagogue, Gaëtane Grange-Knopp explore comment nos intérieurs racontent nos histoires et nos blocages intimes.
Ce que nos murs savent de nous
Designer d’espaces, coach et somato-psychopédagogue, Gaëtane Grange-Knopp explore depuis quinze ans le lien intime entre nos intérieurs et nos histoires de vie. Fondatrice de La maison consciente et auteure de La maison, ce grand corps vivant (Éditions L’Harmattan), elle décrypte comment nos murs racontent, en silence, nos élans, nos blocages et nos transformations.
Comment définiriez-vous votre métier et votre approche ?
Je me définis comme une alchimiste de l’habiter. Cette formule me plaît parce qu’elle dépasse le simple accompagnement des transformations personnelles ou professionnelles par les lieux.
Je travaille à partir de deux lectures complémentaires. La première est horizontale, un regard à 360 ° : comment le bâti s’organise, comment la lumière entre, comment les usages se déploient. La seconde est verticale. Elle m’invite à creuser ce que la maison porte en elle : de ses racines, son histoire – parfois transgénérationnelle, jusqu’à la maison rêvée ou imaginée par ses habitants.
Je ne travaille jamais uniquement sur le matériel. Le ressenti, l’émotionnel, le symbolique et le spirituel font partie intégrante de mon approche.
Pourquoi la maison occupe-t-elle une place aussi importante dans nos vies ?
Parce qu’elle est la condition première de notre humanité. À l’origine, on construit un abri pour se protéger de l’extérieur. Cet abri délimite ce qui appartient au dehors et ce qui appartient au dedans. Cette enveloppe procure un point d’ancrage à partir duquel on peut se reposer et se ressourcer, avant de repartir vers le monde. Nous sommes des êtres sociaux : ce temps de récupération n’a de sens que s’il permet ensuite de retrouver les autres.
Cette place a beaucoup évolué. Pendant des siècles, nos intérieurs n’étaient investis que pour dormir et manger : on vivait surtout à l’extérieur, dans le lien social. Depuis quelques décennies, on assiste à un mouvement inverse, parfois poussé à l’extrême. Courses livrées, télétravail, repas à domicile : nos maisons se transforment en cocons presque étanches, comme si l’extérieur était devenu source de danger.
Je pense profondément que nous avons besoin des deux : être bien chez soi, certes, mais pour mieux repartir vers les autres.
Que peut révéler un intérieur de notre histoire personnelle ou familiale ?
Beaucoup de choses, mais je reste toujours vigilante à ne pas tomber dans l’interprétation sauvage. Je ne me fie jamais à un élément isolé : c’est la multiplicité des indices, mise en relation avec l’histoire racontée et la parole, qui fait sens.
J’ai par exemple accompagné des clients qui n’arrivaient plus à s’élancer dans leur vie. Ils habitaient ce que j’ai appelé une maison utérine : une maison en retrait, au fond d’une impasse, invisible depuis l’extérieur. Ce choix avait été, à l’origine, profondément protecteur, puisqu’ils venaient d’avoir des jumeaux après plusieurs années de difficultés. Mais devenus entrepreneurs, travaillant depuis chez eux, ils se sont retrouvés incapables de sortir, de se montrer, d’être vus. Le jour où nous avons identifié ce mécanisme, la cliente a été bouleversée : elle a formulé un besoin de naître. Ils ont fini par quitter cette maison, pourtant très réussie, après huit ans. Cela correspond d’ailleurs à un cycle de vie assez classique, que j’estime entre sept et dix ans.
Quand vous entrez dans un lieu, qu'observez-vous en premier ?
Je commence toujours par l’environnement direct : le quartier, le nom de la rue, l’immeuble, l’étage… Nous sommes en résonance avec notre environnement, même quand on croit vivre en vase clos.
Une fois dans l’espace, j’observe la structure générale, la distribution des pièces, la lumière, l’orientation. Je regarde aussi ce que les habitants ont choisi de mettre en avant. Une place disproportionnée donnée aux espaces communs, une chambre bien plus grande que les autres : tout cela raconte la manière dont une famille se déploie dans son intérieur.
J’observe également la manière dont la personne me fait visiter son intérieur : commence-t-elle par la pièce qu’elle préfère, ou m’emmène-t-elle directement là où se pose le problème ? Cette visite est déjà un premier récit. J’y ajoute une attention au corps : la vitesse de déplacement, les hésitations, les changements de ton en disent souvent plus long que les mots.
Viennent ensuite les objets. J’en distingue trois types : ceux qui portent une histoire personnelle, comme une collection rapportée de voyages, ceux qui portent une mémoire familiale, hérités parfois par loyauté davantage que par choix, et les objets purement fonctionnels, intéressants surtout quand ils se multiplient au point de devenir une collection.
J’ai ainsi accompagné une personne qui vivait entourée des seuls objets mémoriaux de ses parents disparus, dans un intérieur qui ressemblait presque à un mausolée. Son compagnon m’avait confié qu’il avait le sentiment de vivre avec toute une lignée. Nous avons travaillé, objet par objet, sur ce qu’elle aimait réellement. Cet allègement lui a permis de faire une vraie place à son compagnon, et de continuer, ensemble, à écrire une histoire commune.
Quels sont les signes qu'un intérieur ne joue plus pleinement son rôle de refuge ?
Le premier signal, c’est une difficulté que l’on sent sans savoir la nommer : on se sent moins fluide chez soi. Le corps parle avant les mots. L’estomac se noue, les intestins se manifestent, une forme de vertige ou de fatigue s’installe : ce sont autant d’informations que nous recevons avant même que le cerveau ne les traduise. Être à l’écoute de ces signaux, c’est déjà obtenir une première indication du malaise
Ensuite, il faut identifier d’où vient précisément le problème. Vient-il de l’organisation du lieu lui-même, ou de la relation qu’on entretient avec cet espace, voire avec son environnement proche ? Le trouble est-il structurel, ou seulement conjoncturel, lié à une période de vie qui fait que le lieu ne répond plus, pour un temps, à nos besoins ? Une pièce que l’on évite en dit long : par exemple, une chambre renvoie souvent à l’intimité, un bureau au rapport que l’on entretient avec son travail.
Une fois cette origine identifiée, on peut travailler la transformation.
Quels gestes simples permettent de retrouver un sentiment de refuge chez soi ?
Le premier geste consiste à faire confiance à son corps plutôt qu’à vouloir tout comprendre intellectuellement. Il suffit d’expérimenter : où mon corps se sent-il bien dans cet espace ? Cette information, aussi simple soit-elle, permet ensuite de réorganiser les lieux pour retrouver un sentiment de soutien.
D’autres gestes, plus simples encore, peuvent suffire : poser un tapis pour créer de l’ancrage dans un salon où l’on n’arrive pas à faire lien, ajouter des coussins chaleureux, revoir l’organisation des assises.
La question du rangement est-elle aussi essentielle ?
Je distingue le désordre créatif du désordre structurel. Un atelier en plein bazar peut ne pas poser de problème s’il nourrit un esprit créatif : la personne y puise, y construit. C’est différent quand le désordre envahit toute la maison. Cela signale souvent un épuisement, parfois une forme de dépression cachée, et mérite une vraie attention. À l’inverse, une épure trop totale peut traduire un besoin de tout maîtriser, une difficulté à laisser une place à l’imprévu. Comme toujours, tout est affaire d’équilibre.
Un dernier conseil pour qui s'interroge sur son rapport à son intérieur ?
Quand un malaise s’installe, il faut d’abord vérifier s’il est lié à un événement précis : un deuil, une séparation, une maladie, un changement professionnel, une nouvelle étape de vie. Cela permet de comprendre pourquoi ce malaise apparaît et comment intervenir en amont. Ce n’est pas parce que la maison n’est pas à l’origine d’une difficulté qu’elle ne peut pas agir pour l’apaiser. Le lieu et l’habitant fonctionnent en miroir : agir sur l’un influence toujours l’autre.
